Interview de Marion Cuerq

"Si j'aurais su.... Je serais né en Suède"

Instit.info vous présente le film documentaire de Marion Cuerq. Cette jeune exilée d'une vingtaine d'années à Stockholm. Toute jeune déjà, elle était passionnée par cette société suédoise qui voyait en l'enfant un être à part entière qui a droit aux mêmes respects que les adultes. En puisant dans ses économies, elle décide de tourner ce film afin de faire connaitre la mentalité suédoise au monde entier.

En plus de son long métrage d'une heure, Instit.info l'a interviewée pour vous ! En six questions, Marion Cuerq vous raconte son expérience, ses sentiments et sa vision de la société.





D'où t'est venue cette idée de tourner un film sur le mode éducatif des suédois ?

C'est une longue histoire... J'ai commencé très tôt à m'intéresser à la psychologie infantile, à l'éducation non-violente et à la parentalité positive, j'étais encore au collège. Très vite, mes lectures de l'époque (Alice Miller, Olivier Maurel et à peu près tous les magasines parentaux entre autre) m'ont menée vers la Scandinavie, et surtout la Suède donc, première à avoir aboli tous châtiments corporels sur enfants en 1979.

Cet intérêt pour la Suède, pour cette société plus humble, égalitaire, pacifiste, ne m'a jamais lâché, depuis ce jour. J'ai décidé, quand j'avais 15 ans, que je vivrais en Suède une fois adulte. J'étais déjà, à cet âge, très concernée par les droits des enfants, contre la violence dite éducative, et pour un changement total du système scolaire, et de la vision de l'enfant et de l'enfance, en règle générale.

Quand, des années plus tard, je me suis enfin retrouvée en Suède pour la toute première fois, j'ai alors pu découvrir, en réalité, cette société qui, je le savais, me ressemblait. J'étais déjà au courant du choc culturel qui m'attendait, par rapport à l'enfance. Je connaissais tous les chiffres et toutes les statistiques,j' avais regardé tous les reportages français, anglais, suédois (même si à l'époque je n'en comprenais pas un mot !) qui traitaient du sujet.

Je vivais dans une famille à Stockholm et travaillais en tant que jeune fille au pair toute cette première année. Et même si j'étais donc préparée à ce fossé culturel, je ne pouvais pas m'imaginer ce qui m'attendait, au sein de cette famille, à l'école des enfants, dans cette société tout entière.

Très rapidement, je me suis dit que je ne pouvais pas garder tout ça pour moi, qu'il fallait que je montre, que je partage tout cela. Mon idée était toujours de contribuer à une évolution en France, malgré la distance, mais je ne savais pas comment je pouvais m'y prendre réellement.

La vision d'un documentaire français sur la loi ''anti-fessée'' en Suède, en 2011, a été le déclic.

J'ai vu ce film, comme d'autres avant, et je retrouvais encore et toujours la même chose. Déjà, on ne peut pas résumer la vision de l'enfance en Suède à : ''On ne donne pas de fessées''. C'est un fait oui, mais ce n'est pas de cela dont il s'agit. C'est la vision de l'enfant, en tant que personne, qu'individu, qui est totalement différente. On ne peut pas juste parler de cette loi, en réalite c'est tellement plus que cela.

J'ai eu alors l'idée de faire un film, qui aborderait l'enfance en Suède, dans sa globalité, sous plusieurs angles, pour vraiment creuser le sujet.


La plupart des reportages déjà existants ne font que ''casser'' le système suédois, on parle d'enfants rois, de parents apeurés, de société qui marche sur la tête...

Cela est tellement, mais tellement faux !! Pour comprendre l'éducation en Suède il faut déjà comprendre les relations humaines, entre adultes, dans la société. J'en parle brièvement à la fin du film, tout est très différent, les codes ne sont pas les mêmes, les relations non plus.

Quand on a compris comment fonctionne la société ici, comment un suédois aborde les relations à autrui, alors oui on peut commencer à comprendre l'éducation également. Et se rendre compte très vite qu'il ne s'agit pas d'enfants rois, que le respect est présent, et que l'on est là dans une véritable bienveillance, mais absolument pas dans ce qu'on pourrait peut-être voir au premier abord comme du laxisme.


Pour résumer, pour comprendre l'enfance à la suédoise il faut déjà comprendre la culture suédoise.

Et c'est ça que j'ai voulu montrer. C'est pour ça que je me suis lancée dans ce film, seule, sans moyens mais avec une envie énorme de mener à bien ce projet.


Je voulais montrer, je voulais mettre à profit ma présence sur place pour un film juste, vrai, qui reflète la véritable vision nordique de l'enfance.

Je ne savais pas vraiment dans quoi je me lançais mais je savais une chose c'est que je ne lâcherais pas tant que je n'aurais pas accompli ce projet, certes énorme et un peu fou, mais qui n'était pas juste une option pour moi, je me devais de le faire, pour les enfants.

Quelle est ta profession ? Es-tu dans le monde éducatif ou cinématographique ?

Comme je l'ai dit quand j'ai mis le film en ligne, il s'agit d'un travail amateur, je n'ai jamais touché à la vidéo, au montage, à une caméra avant. Tout était complètement nouveau, de la casquette de journaliste à celle de monteuse en passant par celle de cameraman. Je n'y connaissais rien du tout.

Si je suis dans le monde éducatif ? Oui on peut dire ça comme ça, j'y suis depuis très jeune d'ailleurs dans ce monde éducatif. Mais pas professionnellement non, juste par passion, par envie, par nécessite je dirais presque. J'y suis rentré très jeune dans ce monde, et cette passion fait qu'aujourd'hui je ne peux plus en sortir.

Penses-tu que le modèle suédois est un exemple à suivre par tous? Comporte-t-il des dérives ?

Si c'est un modèle à suivre ? Oui ! En France aujourd'hui, 2 enfants décèdent tous les jours sous les coups de leurs parents ou proches. 2 enfants... c'est un chiffre terrible, et qui indique à lui tout seul une grave défaillance du système. On ne sait pas protéger les enfants. En autorisant aux parents le droit de s'en prendre physiquement à eux, même légèrement, on s'expose forcement aux pires dérives, et il devient impossible de savoir concrètement où se situe la limite.


Et la limite qui est-ce qui la met dans ce cas ?? Sûrement pas les enfants, qui eux subissent.

Il est clair que le système suédois est un exemple à suivre, par rapport à cette loi en tout cas.

Les enfants ont le droit au même respect que les adultes, comment ne peut-on imaginer une seconde que l'on puisse construire une société saine, des adultes respectueux, si on ne respecte pas nos enfants, si on ne montre pas l'exemple? Et à ceux qui me diront que donner une fessée n'est pas une violence je leur répondrais juste, comment vous sentiriez-vous si c'est vous qui ramassiez cette claque, sans aucune possibilité de vous plaindre puisque ça serait accepté socialement ?


Aucun adulte ne supporterait ça, les enfants n'ont pas, non plus, à devoir accepter ça, ils n'ont pas à subir de violences, et surtout pas venant de leurs modèles sur terre...


Des dérives ? Comme ça je dirais non. Mais bien sûr des dérives il y en a dans tous les systèmes.

Mais contrairement à ce que beaucoup croient, on ne met pas les parents en prison en Suède, pour une gifle … La loi a bientôt 35 ans et on ne compte qu'un cas où les enfants ont été retirés et les parents mis en prison pour une durée de 9 mois. Un cas en 35 ans (toujours la même famille que l'on présente dans les reportages francophones d'ailleurs, décriant le système suédois ''casseur de familles'')... et c'était alors des violences quotidiennes, répétées, inclues dans l'éducation. On en a d'ailleurs beaucoup parlé dans tous les journaux à l'époque.


On a tendance à dire que les parents suédois ont peur de leurs enfants, peur de la loi, que les enfants sont rois et contrôlent tout. C'est complètement faux.

J'ai travaillé comme jeune fille au pair chez 3 familles différentes, j'ai vécu chez eux, avec eux, au quotidien et je peux vous assurer que le mythe de l'enfant roi suédois n'est bien qu'un mythe. Les adultes sont à leur place d'adultes, guident, ils ont l'autorité, une autorité saine, rassurante. Les enfants sont pris au sérieux, leurs émotions et sentiments aussi, on les écoute. Mais tout le monde est ''à sa place'' si je puis dire. Et les adultes sont pleinement conscients de leur rôle. Là où ça diffère par contre c'est dans leur manière de faire, mais ça c'est une histoire de culture, ça n'a rien à voir avec une quelconque peur.

Donc pour répondre à la question, je dirais non. Cette loi a permis aux enfants d'exister vraiment, de compter autant que les adultes, et d'avoir les mêmes droits à la protection de leur intégrité. Et pour cela on peut dire que les suédois ont réussi quelque chose que peu de sociétés ont fait. Les ''pseudos dérives'' elles sont plutôt dans la tête de ceux qui refusent de se remettre en question, et d'envisager un autre système et surtout de nouvelles relations parents/enfants.


Pourquoi ? C'est une autre histoire, mais il est quand même assez évident que toute personne refusant ce changement, cette évolution, le fait d'abord par peur, crainte de remettre sa propre enfance et donc ses parents en question.

Penses-tu que toutes les sociétés modernes développées pourraient suivre ce mode d'éducation ?

Oui, et non. En Suède, les adultes voient les enfants. Les enfants sont des enfants, on ne parle pas de minis-adultes, on parle d'enfants, et ce jusqu'à 18 ans.

Les enfants ont le droit d'être des enfants, le droit de vivre cette période de leur vie, en paix, accompagnés par des adultes bienveillants, non frustrés, parce qu'eux aussi ont eu le temps de vivre leur propre enfance.


Et ça, c'est important, c'est même primordial. On ne peut pas accompagner des enfants de manière bienveillante si on n'a pas en tant qu'adultes fait la paix avec son propre enfant intérieur.

Après voilà, s'il y avait une volonté réelle du gouvernement, des politiques, on y arriverait.

Déjà, il s'agirait de faire passer cette loi pour abolir tous châtiments corporels qui n'ont définitivement rien à faire dans une société au 21 ème siècle... mais quand on voit déjà à quel point ça coince à ce niveau-là, ça ne donne pas bon espoir …


Pour autant, je veux y croire, et c'est aussi pour ça que j'ai fait ce film, dans l'idée d'aider à cette évolution, nécessaire, de la société.

On peut faire ce qu'on veut, régler les problèmes sociaux que l'on veut, entreprendre tous les projets que l'on veut, mais tant qu'on s'occupera pas de l'enfance on n'arrivera à rien. C'est la base, le pilier, le fondement d'une société. Et des enfants qui vont bien, deviendront des adultes qui vont bien. Et c'est aussi pour ça qu'il ne faut pas arrêter le combat, on ne réalise pas encore l'importance de l'enfance aujourd'hui en France, les enfants dérangent, les enfants font trop de bruit … le jour où on comprendra que le fondement de tout le reste est justement là, dans l'enfance, et qu'on se doit d'honorer cette enfance, et non pas de chercher à la casser, à la faire taire, on aura fait un pas énorme.

L'éducation est-elle une priorité en Suède ? Bénéficie-t-telle d'un budget important du gouvernement ?

Si l'éducation est une priorité ici ? Oui bien sûr, et même l'enfance, dans sa globalité, comme on a pu le voir dans mon documentaire. Côté budget, à l'école par exemple, tout est gratuit ici, école privée comme public, et quand je dis gratuite je parle aussi de la cantine, des cahiers, des crayons, des transports... Absolument tout.


L'enfance, cette première période de la vie, décisive pour l'avenir est ici une priorité oui. C'est même la priorité numéro 1. On a misé sur des enfants respectés pour des adultes respectueux à l'avenir comme je le dis dans le film.

Si on venait à retirer ce pilier de la société suédoise qu'est l'enfance, ça reviendrait à chambouler toute la société, en profondeur, et ça signifierait à terme, la perte de cette société suédoise, on en perdrait même l'essence, je pense.

Quels sont tes projets d'avenir ? Un nouveau film ?

Pas de nouveau film en perspective non, mais tu n'es pas la première à me le demander !

Quand j'ai eu cette idée de projet je m'attendais certes à la difficulté d'un point de vue technique surtout mais une chose à laquelle je n'avais pas vraiment pensé, c'est le budget. Un film, même amateur ça ne se fait pas gratuitement. Le matériel vidéo, les déplacements, et autres dépenses que je n'avais pas prévues. C'est un peu toutes mes économies personnelles qui y sont passées ! Mais je ne regrette pas, ce film je voulais, je devais le faire. Cela a pris 2 ans, ça aurait aussi pu en prendre 5, j'aurais continué. Mon impatience a fait que ça a été assez ''rapide'' au final. En tout cas, c'était le premier et le dernier de la série, je reste dans ce combat pour l'enfance, sous différentes formes mais mes gros projets d'avenir eux, sont tout autres.

Veux-tu ajouter quelque chose ?

Oui je souhaiterais rajouter quelque chose. Je souhaiterais m'adresser principalement aux personnes qui liront cette interview ou qui verront le film et qui resteront sceptiques. On entend souvent dire en France que ''de mon temps...!'' ou encore ''les jeunes d'aujourd'hui...'', une partie de la population, loin d'être minoritaire, continue de croire et de crier haut et fort que c'était mieux il y a de cela des années, que les enfants avaient le respect des professeurs et des parents, que la discipline par une bonne ”rouste” ça ne leur a pas fait de mal etc, etc...

A tous ces gens j'aimerais leur dire : ”Ouvrez vos livres d'histoire !”


Guerres, génocides, massacres, haine... voila ce qu'on trouve en très grande majorité dans les bouquins d'histoire et ceux des collèges. Une telle haine, une telle violence comme patrimoine, cela nous laisse bien souvent pantois, noyés dans l'incompréhension de la bêtise humaine.


NON ce n'était pas mieux avant parce que ces horreurs ce sont, bel et bien, passées du temps de la fameuse discipline que tout le monde regrette. Quand on voit ce que l'homme a pu faire contre son prochain, les horreurs et barbaries commises au cours de l'Histoire, ben, on a plutôt intérêt à revoir entièrement notre façon de, justement, élever les enfants, et les préparer à être des adultes responsables, libres, et empathiques et des êtres qui sauront penser par eux-mêmes.


Et non pas, des hommes et femmes, dénués d'empathie et surtout capables du pire, comme l'Historie nous l'apprend malheureusement.


Je finirais en vous conseillant 2 livres, tout deux d'Olivier Maurel :

"Oui, la nature humaine est bonne ! Comment la violence éducative ordinaire la pervertit depuis des siècles"

"La Violence éducative : un trou noir dans les sciences humaines"

Pour en savoir plus et voir le film de Marion Cuerq
OVEO : "Si j'aurais su ... je serais né en Suède !"